LES LIEUX DE TOMASI

LONDRES
L'Angleterre et Londres en particulier ont une place importante dans le 'voyage' de la vie de Tomasi. Tomasi s'est rendu à Londres pour la première fois au début des années '20 ; il y retourna plusieurs fois, y passant même de longues périodes chez son oncle Giulio Tomasi della Torretta, ambassadeur d'Italie à la cour d'Angleterre.
Mais ce n'était certes pas uniquement l'hospitalité familiale, privilégiée et commode que la 'ville hérétique' de Don Fabrizio pouvait lui offrir, qui l'attirait à Londres. En réalité le jeune Tomasi s'était déjà épris, avec amour et admiration, de la culture et de la civilisation anglaises qui le caractériseront toute la vie et qui déboucheront en 1954 sur les cours de littérature anglaise que l'auteur donnera à Francesco Orlando. Cette civilisation le fascinait profondément. L'esprit, le caractère des Anglais si fort, déterminé et pratique dans la réalisation d'objectifs concrets, tout en étant si naturellement raffiné avec ses nuances, ses sous-entendus, son ironie, ses pratiques excentriques sa discrétion.
Tout ceci lui apparaissait extrêmement loin de la vanité et du provincialisme italien, et voire même opposé au caractère de la culture et de la société sicilienne si imprégnée, à son avis, d'une irrationalité fondamentale qui réussit à unir un profond sentiment de méfiance dans l'action, s'exprimant dans la paresse et le fatalisme, avec l'absurde prétention de constituer 'le sel de la terre'.
Sans doute Tomasi aspira quelque temps à sa propre 'Rédemption'. L'idée de se transférer en Angleterre, d'abandonner 'l'existence trop soignée dans les commodités palermitaines' pour devenir un bourgeois qui vit de son propre, quoique humble, travail, dut lui venir à l'esprit. Mais il était peut-être déjà trop tard pour prendre une telle décision : 'A vingt ans il est déjà tard, la croûte s'est déjà formée' fera-t-il dire avec une pointe de regret à Don Fabrizio.
Mais Londres reste toutefois la vile où Tomasi essaya de commencer une carrière professionnelle, comme hommes de lettres bien entendu. Son oncle avait mis à sa disposition une petite chambre à l'ambassade, avec une petite table et un divan, lui fournissant aussi une machine à écrire, et vraisemblablement les services d'une dactylographe, puisque Tomasi ne savait pas se servir d'une machine à écrire, qu'il n'apprit même pas à utiliser. C'est dans cette chambre que Tomasi passera de longues heures durant son séjour à Londres en écrivant des essais, dont Yeats qu'il publiera en 1926 dans la revue génoise 'les oeuvres et les jours'-
Pour le reste, Tomasi passait ses journées dans la mondanité ou en de solitaires explorations de la ville sur les traces de ses auteurs préférés. Il accompagnait souvent son oncle Pietro dans les cérémonies officielles, aux courses de Ascot et au S.James Park.
Dans la S.James street, dans les incroyables bazars d'articles de luxe pour hommes, il découvre une vitrine qui expose un seul livre The compleat Angler de Izaak Walton, 'le plus anglais des Anglais : l'Anglais type'.
Au Will's Coffe-House, il retrouve la table où, vers la moitié du 17ème siècle, John Dryden, de son incomparable empreinte baroque, écrivait de sublimes lyriques amoureuses et d'extravagants drames tragi-comiques.
A South Kensington il découvre le portrait de Mary Fitton, la Dark Lady aimée de Shakespeare et de son ami le comte de South Hampton. Il en restera fasciné ; il en sera de même devant un autre portrait féminin. Maude Gonne, l'inspiratrice de l'oeuvre de Yeats. Bien des années plus tard, il parlera d'elle dans ses notes sur la littérature anglaise : 'Elle reste dans mes souvenirs comme la plus belle créature que j'aie jamais vue' .
Et encore, il aime se perdre dans la forêt d'édifices, dans le dédale inextricable de la vieille ville, dans le Londres de Dickens, à la découverte de ses atmosphères si magiques et réelles à la fois et de ses types humains si variés, tragiques jusqu'à en être comiques.
Mais en 1925 déjà, Tomasi ne fut plus seul à vivre les émotions de son 'voyage sentimental' dans la capitale anglaise. C'est justement cette année-là qu'il connut Licy qui deviendra sa femme sept ans plus tard. L'entente intellectuelle entre les deux jeunes fut tout de suite profonde, et elle le restera toute la vie malgré les problèmes d'un rapport matrimonial complexe et difficile.

RIGA
De par son indéfinissable situation géopolitique et son ancien héritage culturel, la ville de Riga exerce un rôle important dans la biographie, surtout d'ordre sentimental, de Giuseppe Tomasi.
On pourrait même dire que la xénophilie du prince de Lampedusa, plutôt orientée vers l'occident, trouve à Riga son alcôve, sans doute non sans revers qui concernent les profondeurs de la psyché .
C'est en effet dans la capitale lettone - fondée en 1201 et longtemps disputée par la Pologne, La Suède et la Russie - qu'il épouse Alexandra Wolf Stomersee (dite Licy) dans une église orthodoxe, le 24 août 1932.
Ils s'étaient rencontrés à Londres, à l'ambassade d'Italie en 1925 et deux ans après, Giuseppe s'était rendu en visite au château de Stomersee, en Lettonie.
Bien que les époux aient établi leur résidence au Palais Lampedusa à Palerme, Licy de 1933 à 1939 vit à Stomersee et Riga, ne restant à Palerme que durant de brèves périodes de temps. Quant à son mari, il se rend généralement à Riga durant l'été.
Malgré sa neutralité, la Lettonie est annexée à l'URSS le 4 août 1940 : Licy avait déjà quitté la Lettonie l'année précédente, à la suite du pacte Ribbentrop - Molotov, et s'était réfugiée à Rome.
Toutefois, même après l'occupation allemande en juillet 1941, Riga demeure une étape stable pour Licy qui ne renonce pas pour autant à ses fréquentes visites à Stomersee. C'est en décembre 1942 que Licy quitte définitivement la Baltique qui est sur le point de succomber devant l'avancée de l'armée soviétique.


ROME
La géographie biographique de Giuseppe Tomasi passe plusieurs fois et forcément par Rome. C'est à la faculté de droit de l'université romaine qu'il s'inscrit le 26 avril 1915, où quatre plus tard il passe son examen de Droit constitutionnel, le seul de sa carrière en juillet 1919. On le retrouve de nouveau à Rome en 1930 avec Licy Wolff -Stomersee. Et c'est toujours à Rome - l'un à l'hôtel Quirinale, l'autre via Brenta, chez son oncle Pietro, le marquis de la Torretta - que les fiancés s'échangent des lettres d'amour. En 1939, la guerre prévaut sur les sentiments et Tomasi est rappelé sous les armes et convoqué le 14 décembre à Nettuno. Le rendez-vous avec le destin est encore assez loin. Il faudra attendre 1957 pour que Tomasi s'aperçoive qu'il crache du sang. Après un premier diagnostic de carcinome pulmonaire effectué par le professeur Turchetti de Palerme, Tomasi part pour Rome le 29 mai avec Licy. A la clinique Villa Angela il subit un traitement de cobaltothérapie. Mais le 1er juillet il s'établit dans l'appartement de sa belle-soeur Olga Wolff Biancheri. Il ne lui reste plus désormais qu'un mois de vie. Le 23 juillet il s'éteint à l'aube. Deux jours après ont lieu les funérailles à la Basilique du Sacré Coeur de Jésus. Il n'a même pas eu la consolation de Don Fabrizio de rentrer à la maison, pour y mourir, après une inutile consolation du professeur Semmola à Naples, auspice qu'il exprime avec une déchirante résignation dans sa dernière lettre datée Rome 12 juillet : 'Tout ce que je désire - écrit-il à Gioacchino Lanza - c'est de pouvoir rentrer à la maison pour pouvoir y vivre tranquillement ces derniers mois ou ces dernières semaines en voyant de temps en temps mes chers enfants s'ils en ont le désir'.
Mais qui sait don Giuseppe a vu aussi dans ses derniers instants d'agonie une jeune dame voilée d'une grâce malicieuse et pudique à la fois, c'est-à-dire la mort toujours 'ardemment désirée', toujours cherchée, qui préside l'ouverture du 'Guépard' : Nunc et in hora mortis nostare.Amen.


Turin
Turin est apparemment une étape secondaire de l'itinéraire biographique lampédusien. Les épisodes importants qui ont trait au chef-lieu piémontais sont en effet très peu nombreux : nous savons que Tomasi le 5 mai 1917 est à Turin pour fréquenter le cours pour élèves - officiers et que le 26 août il est nommé aspirant sous-lieutenant de complètement. Turin apparaît donc comme l'un des endroits les plus directement reliés à la carrière militaire de Tomasi : une expérience fondamentale dans la vie de l'écrivain palermitain qui fut aussi un chercheur appliqué dans la stratégie et l'admirateur de Von Clausewitz.
Toutefois, Turin laisse aussi une marque importante dans les oeuvres littéraires de Tomasi. En particulier, toute la première partie du récit 'Lighea' reconstruit avec une légère touche satirique la vie d'un jeune journaliste sicilien immigré à Turin qui se débrouille tant bien que mal, passant son temps en petites aventures médiocres et ses soirées dans un café lugubre à lire une pile de quotidiens tous semblables (selon les prescriptions du Minculpop) trouvés à la rédaction.
Dans ce prologue , on trouve plusieurs éléments autobiographiques, quoique voilés d'une ironie grinçante où une pointe de misogynie (l'ébauche des deux 'tote' antagonistes qui s'allient contre l'amant traître) prépare le dénigrement du manque de fiabilité des méridionaux.
Si l'antifascisme - totalement théorique - de Tomasi est à peine esquissé dans la critique implicite à la désinformation du régime, une lourde atmosphère provinciale de Turin apparaît avec une plus grande évidence dans l'ébauche rapide des clients du lugubre café, comparé à un Ade, où il passe ses jours de vieil helléniste qui aima en sa jeunesse une Sirène. Mais c'est une critique tout compte fait débonnaire où l'on devine déjà le respect, quoique voilé de scepticisme, pour la candeur du probe Chevalley du 'Guépard'.


Gènes
Pendant quelque temps Giuseppe Tomasi est resté un écrivain et, pour ainsi dire, un personnage insondable et pratiquement méconnu. La Véritable identité de cet auteur atypique et retiré nous sera proposée par son élève Francesco Orlando dans son livret 'Souvenirs de Lampedusa', publié en 1962. Parmi les inexactitudes qui parsèment les premières biographies, sommaires et lacuneuses, de Tomasi, on trouve la nouvelle, évidemment sans fondement, d'un maîtrise en droit, qui avait même été obtenue, selon Felini, avec d'excellentes notes et 'avec un mémoire qui sembla pour moitié un chef-d'oeuvre finesse juridique et pour l'autre le fruit d'un intelligence extravagante'.
Certainement doté d'intelligence et d'extravagance, il est vrai que Tomasi s'est inscrit à la faculté de droit à Rome en 1915 mais il n'a passé qu'un seul examen. En janvier 1920, il s'est transféré à l'université de Gènes sans cependant passer le moindre examen. Il n'obtint pas de meilleurs résultats par la suite à l'université de Palerme. Toutefois sa permanence à Gènes ne fut pas infructueuse dans d'autres domaines.
De 1926 à 1927, il publia en effet sur la revue génoise 'Les oeuvres et les jours' trois articles (Paul Morand, W.B.Yeats et le Risorgimento irlandais, Une histoire de la renommée de César) qui constituent pratiquement son apprentissage d'essayiste et de critique.

San Pellegrino Terme
Dans la préface de septembre 1958 au 'Guépard', giorgio Bassani narre sa première rencontre avec Giuseppe Tomasi di Lampedusa.
C'était l'été 1954 à San Pellegrino Terme ; Giuseppe Rovagnani avait organisé un congrès littéraire où dix grands noms de la littérature italienne devaient présenter autant de débutants. Eugenio Montale était le parrain du poète Lucio Piccolo, un baron qui avait désormais passé la cinquantaine, mais voué à être, selon Bassani, 'la véritable révélation du congrès'.
Piccolo était accompagné d'un cousin plus âgé, ' un homme grand, corpulent, taciturne' qui portait déjà sur son visage, à la fois pâle et 'grisâtre', les signes d'une maladie qui commençait à se manifester. Cet homme à l'air un peu martial de 'général au repos', appuyé lourdement sur son bâton comme quelqu'un qui titube à cause d'un la exténuant, était naturellement Giuseppe Tomasi, prince de Lampedusa. C'était le succès inattendu de son cousin qui avait déclenché en lui un mal subtil et obscur : le désir d'écrire. D'autant plus que, en un certain sens, dans son approche à Montale, Tomais y avait mis du sien, puisque c'était sa lettre (Sciascia le comprit tout de suite)qui accompagnait le pli contenant le petit volume qui renfermait les neuf lyriques imprimées par Piccolo à Sant'Agata.
A San Pellegrino Terme, donc, Lampedusa sentit naître, ou renaître, en lui la vocation littéraire, ne serait-ce que pour rivaliser avec le succès de son cousin. Mais les années qui lui restaient étaient désormais infimes, bien qu'il les employât fiévreusement dans une sénile germination d'écriture.

Palerme
En Sicile, Les Tomasi y arrivent en 1577 avec Mario, un capitaine d'armes de Capoue à la suite du Vice-roi Marcantonio Colonna. L'installation à Palerme se fait un siècle plus tard, alors qu'à la mort prématurée de Ferdinand, en 1672, son fils Giulio se transfère dans le chef-lieu.
Mais avec le successeur de ce dernier, Ferdinand II, le rôle des Tomasi à Palerme est de tout premier plan. Trois fois prêteur de la ville, Ferdinand II utilise le budget communal pour des dépenses extravagant à l'occasion du festin de Sainte Rosalie.
On retrouve un Giuseppe Tomasi et Colonna encore une fois prêteur de Palerme et gérant du théâtre de Santa Lucia, aux débuts du 19ème. Son fils est justement ce Giulio qui se consacre aux études astronomiques qui inspirera en partie le personnage de don Fabrizio dans le 'Guépard'.
L'écrivain Giuseppe Tomasi naît à Palerme le 23 décembre 1896. Sa naissance est tout de suite assombrie par un deuil atroce : deux semaines après, sa petite soeur Stéphanie, de deux ans à peine, meurt de diphtérie.
Un destin de solitude, qui deviendra une véritable vocation, attend donc Giuseppe. Il trouvera refuge au palais de via Lampedusa, la maison de ses aïeux. Ce n'est pas un hasard si ses 'Souvenirs d'enfance' tournent autour des deux habitations les plus chères pour l'écrivain, celle de Palerme et la résidence d'été de Santa Margherita Belice pour lesquelles il éprouve une grande passion.
Les 'lieux' de l'enfance de Giuseppe sont donc les maisons et non les villes. Gioacchino Lanza Tomasi note dans la 'biographie par images' de son père adoptif que 'Giuseppe, après avoir terminé son service militaire, reste autant que possible loin de Palerme'. Toutefois, après les accrocs entre sa femme et sa mère, il ne pense pas à quitter la ville et il écrit même à Licy, repartie pour la Baltique, la priant de rentrer à Palerme.
Giuseppe, en effet, après avoir réussi à son baccalauréat classique au lycée Garibaldi, voyager beaucoup mais il ne réussira jamais à se détacher complètement de la double influence de Palerme et de sa mère.
En ville il conduit une vie très retirée et presque dans l'ombre, tout en fréquentant certains cercles comme le Bellini avec un ciné-club annexe, qui recevait l'aristocratie palermitaine. Sa maison de via Butera, achetée en 1947, après la destruction de son palais natal durant les bombardements de 1943, est un lieu de rencontres, de leçons et de dialogues d'où rayonnera une partie de la vie culturelle de la ville, grâce aussi à la contribution d'un pionnier de la psychanalyse comme Licy (il suffit de penser à Francesco Corrao et à Francesco Orlando).
Le 'Guépard' est né sur les tables des cafés Caflisch e Mazzara que Giuseppe fréquente assidûment. Sa vie est méthodique et parcimonieuse. Presque claustrale. Les livres sont son seul luxe, livres qu'il achète chez Flaccovio, le libraire éditeur qui interviendra en vain lors de la première tentative de publication du 'Guépard' chez Einaudi.
Comme d'ailleurs toute la Sicile, Palerme est aussi pour Giuseppe Tomasi l'objet d'un amour intense et d'un mépris non moins tenace. Cependant dans certaines pages de ses 'Souvenirs d'enfance' émerge le rayonnement d'un bleu intense d'un Palerme solaire et presque capable de sortilèges lumineux en net contraste avec la description de la ville 'torve' que nous trouvons dans le 'Guépard'.
Mort à Rome avec le désir inassouvi de revoir sa ville natale, l'écrivain fut inhumé à Palerme, au cimetière des Capucins, le 28 juillet 1957, où sa femme le rejoignit le 22 juin 1982.

Santa Margherita Belice
Les propriétés de Santa Margherita sont liées au côté maternel de la famille de Giuseppe Tomasi, c'est-à-dire les Mastrogiovanni Tasca qui dans la première moitié du 19ème s'étaient apparentés avec les Lanza de Trabia, obtenant par un pacte dotal explicite le titre de comtes. Par la suite, Lucio Mastrogiovanni Tasca, en épousant une Filangeri di Cutò, avait acquis le fief de la baronnie de Misilindo où se trouvait Santa Margherita.
Ce lieu tant aimé de Giuseppe Tomasi, mais surtout de sa mère, était donc le résulta d'une subtile politique matrimoniale qui avait permis à une famille d'entrepreneurs d'accéder au monde exclusif, mais toujours nécessiteux de nouveaux capitaux, de l'aristocratie sicilienne.
Parmi les 'dépendances de campagne' celle de Santa Margherita était pour Giuseppe Tomasi, dès l'enfance, sa préférée. Elle avait été construite en 1680, mais en 1810 le Prince de Cutò l'avait totalement restaurée pour accueillir plus dignement Ferdinand IV qui avait fui Naples durant le règne de Murat.
Une composante fondamentale de la fascination qu'exerçait sur le petit Giuseppe cette lointaine résidence était dû à l'aventure dû voyage, en partie en train et en partie en voiture, interminable (plus de 12 heures) et sans doute dangereux, si trois carabiniers à cheval, non loin de Partanna, venaient escorter le convoi.
La maison immense - avec ses trois cents chambres, ses trois cours, ses hôtelleries, ses écuries, ses remises, son grand parc et le jardin - c 'était une 'sorte de Vatican' dans la désolation duquel il était possible de se promener librement et en toute sécurité comme dans un bois 'enchanté' sans dragons mais rempli de merveilles. Son immensité, 'pleine d'allègres oubliettes', était donc 'l'idéal' pour un garçon qui recherchait une solitude de rêverie.
Dans cette résidence magique, comparée à une espèce de Pompéi du 18ème', le petit Giuseppe subit un choc qu'il n'oubliera plus quand il voit abattre deux rouge-gorge au cours d'un leçon de tir au fusil qui lui est donnée par un garde-chasse insensible.
Toutefois, parmi les lieux de son enfance, Santa Margherita a une importance centrale surtout parce c'est là que Tomasi, à l'âge de huit ans, apprend à lire grâce aux leçons de Donna Carmela, une humble mais très efficace maîtresse de campagne, alors que sa mère lui apprend à écrire en français. Peu fréquenté - à cause des mauvais rapports familiaux avec les autorités, le maire et le curé en premier lieu - le village est rarement indiqué par Tomasi. Quelques pages des 'Souvenirs' sont au contraire dédiées, même si cela est fait de façon succincte, aux lieux limitrophes : les vignes, le paysage qui s'étend comme ' une bête effroyable tapie', la promenade vers Montevago et celle vers Misilbesi, dans une atmosphère à 'l'air canaille', violente et ensoleillée, la Venaria, où se trouvait le pavillon de chasse, l'étape d'excursions et de haltes gastronomiques, pour ne pas dire pantagruéliques.

Palma di Montechiaro
La fondation de Palma semble être auréolée d'un halo mythique. Mario Tomasi, un gentilhomme de Capoue, le premier de sa famille a s'être établi en Sicile, épousa Francesca Caro en 1583, et par ce mariage qui l'apparentait à une puissante famille catalane de marins, il obtint la baronnie de Montechiaro.
Ses neveux Carlo et Giulio, jumeaux, y firent surgir la ville de Palma en 1637. Carlo, le second né, se vit conférer l'année suivante par Philippe IV le titre de Duc de Palma. Carlo toutefois, entra en religion et laissa donc son titre et son fief à son frère. Connu sous le nom 'Duc saint', Giulio fit de son palais un monastère des Bénédictines où se retirèrent, au fil des ans, quatre de ses filles et sa femme Rosalia Traina grâce à une dispense papale.
Les garçons de la famille ne furent pas moins pieux : l'aîné Giuseppe devint clerc théatin, se consacra aux études philologiques, fut cardinal et enfin béatifié par Pie VII et canonisé par Jean Paul II. Le 'Duc saint', devenu entre temps Prince de Lampedusa, se retira en clôture.
Palma di Montechiaro naît donc sous un signe sacral et reste longtemps et profondément liée à l'hagiographie des saints Tomasi.
Centre primordial de la maison sicilienne, Palma demeure - ce qui est incompréhensible - méconnue de Giuseppe Tomasi pendant presque toute sa vie. L'écrivain s'y rend pour la première fois en 1955, deux à peine avant sa mort, et prend des notes télégraphiques dans son journal à la date du 4 septembre : 'Beau temps. Siculiana. Messe. A 15 heures, départ en voiture pour Palma di Montechiaro avec Agnello et Giò. Château de Montechiaro immenses photographies. Puis Dôme avec visite à l'archiprêtre. On fait ma présentation aux tourbes. Puis visite au délicieux couvent des Bénédictines : accueil chaleureux et courtois. On me fait don du gâteau d'anniversaire de la gracieuse abbesse et offrande de jasmin. Emu'.
Giuseppe Tomasi reviendra à Palma le 10 octobre de la même année. Il s'agit d'un moment particulièrement délicat de son existence où se superposent un rêve de paternité et un autre qui concerne l'écriture. La redécouverte de ses racines et de la diversité de sa lignée, si rigoureusement vouée au rapport privilégié avec Dieu, exercent certainement un rôle bouleversant dans la conscience de l'homme et de l'intellectuel. 'Palma - écrit Gioacchino Lanza Tomasi , frappa profondément l'écrivain et suggéra les considérations finales des pages où le protagoniste du Guépard se prépare à courtiser la mort'. Le roman, dont la rédaction avait été momentanément suspendue à cause de l'urgence de mettre par écrit ses souvenirs autobiographiques, est repris avec ardeur après sa visite à Palma, comme si le retour aux sources avait déchaîné , en même temps qu'un désir, à sa façon religieux, de mort, une ferme volonté de survie littéraire.

Augusta
A l'automne 1916, le jeune Tomasi, caporal d'artillerie, est transféré à Augusta.
Ce ne sera qu'un séjour de trois mois ; Il partira en effet bien vite pour le front où il connaîtra la cruauté de la guerre et les souffrances de la détention. Mais à Augusta il est encore temps pour les belles choses de la vie : les amis, les conversations littéraires, la contemplation de la nature. Il se lie d'amitié avec son commandant, le lieutenant Enrico Cardile dont il partage les mêmes intérêts pour la littérature, unis par la même sensibilité.
Avec son ami, il passe ses heures de quartier libre en faisant d'agréables promenades et des sorties en barque dans les eaux transparentes des golfes. Un lie en particulier frappe sa fantaisie : '... un petit golfe intérieur en amont de punta Izzo, derrière la colline qui domine les marais salants.... c'est le plus bel endroit de la Sicile,... La côte est sauvage....complètement déserte, on ne voit pas une seule maison ; la mer a la couleur des paons : et juste en face, au-delà de ces vagues chatoyantes se dresse l'Etna ; nulle part ailleurs on ne trouve une telle beauté, si calme, puissante, vraiment divine. Il s'agit de l'un de ces lieux où l'on voit un aspect éternel de cette île qui si stupidement a tourné le dos à sa vocation qui était celle de servir de pâturage pour les troupeaux du soleil'.
Nous ignorons si déjà alors, au cours de l'une de ces promenades, Tomasi, qui vient de terminer ses études classiques, a imaginé l'histoire de la sirène, mais quarante ans plus tard, au seuil extrême de sa vie, les souvenirs de ces jours et de l'enchantement de ces lieux émergent dans son esprit pour se recomposer dans le décor magique où il situera son dernier récit : Lighea.

Capo d'Orlando
Au cours de sa vie, Giuseppe se rendit souvent à Capo d'Orlando chez ses chers cousins Piccolo. A partir des années trente déjà, les Piccolo, à la suite d'une crise économique, s'étaient retirés à Capo d'Orlando dans la villa de famille. La villa donnait splendidement sur la mer éolienne en face de l'île de Salina, qui dans la transposition littéraire du Guépard prendra la place de Lampedusa, l'île liée au nom de Tomasi par l'histoire de sa famille. Pour l'écrivain, Villa Piccolo, avec son atmosphère particulière, fut toujours un lieu où se réfugier pour fuir les problèmes de Palerme et retrouver les souvenirs d'une enfance heureuse en compagnie de ses parents les plus chers et en particulier de son cousin Lucio avec qui il aimait rivaliser en citations et discussions littéraires.



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